« Open Wide the Doors », un récit autobiographique de Mahvash Sabet
Récemment, Bahá’í Canada a eu l’opportunité de s’entretenir avec Bahiyyih Nakhjavani, une des traductrices de l’ouvrage, pour en découvrir les circonstances de sa création et les thèmes qui y sont abordés : la foi, l’espoir et la liberté.
Mahvash faisait partie des Yaran, un groupe ad hoc de sept bahá’ís, gardiens de la communauté bahá’íe iranienne persécutée, qui ont été emprisonnés de 2008 à 2017. Les Yaran ont été dissous en 2008. Cinq ans après leur libération, en 2022, Mahvash Sabet et Fariba Kamalabadi ont été condamnées à dix années supplémentaires de prison ; Afif Naimi, troisième membre du groupe Yaran désormais dissous, a été condamné à sept ans. Mahvash Sabet a écrit de nombreux poèmes à la prison d’Evin, à Téhéran. En 2011, un premier recueil de poèmes a été publié clandestinement en persan, puis traduit par B. Nakhjavani avec l’aide de ses parents et publié sous le titre Prison Poems par George Ronald en 2013. En 2024, un deuxième recueil, A Tale of Love : More Prison Poems, est paru, traduit par Sandra Lynn Hutchinson et Shahin Mowzoon. En 2017, Mahvash Sabet a été désignée « Écrivaine du courage » par le poète irlandais Michael Longley, qui avait remporté le prix Pinter Poetry. Ses mémoires, rédigées en prison puis traduites et éditées par A. Mottahedeh et B. Nakhjavani, sont sur le point de paraître. Cet ouvrage, intitulé Open Wide the Doors, sera publié par Oneworld au Royaume-Uni et sera disponible en Amérique du Nord à partir du 18 août 2026.
L’entretien ci-dessous a été révisé pour plus de clarté et de concision.
BAHÁ’Í CANADA : Merci beaucoup de vous joindre à moi aujourd’hui. C’est un privilège de pouvoir parler de ce livre, que j’ai hâte de lire !
BAHIYYIH NAKHJAVANI : Tout à fait, merci de m’accueillir. C’est un honneur d’être l’ambassadrice de Mahvash, qui ne peut malheureusement pas s’exprimer elle-même pour le moment. Si Dieu le veut, elle le pourra un jour, et en attendant, j’espère que de nombreux lecteurs partageront leurs impressions après avoir lu son merveilleux livre.
BC : « Open Wide the Doors » se focalise sur les dix premiers mois de détention de Mahvash Sabet. Pourriez-vous m’en dire plus sur l’importance de cette période et sur les raisons pour lesquelles elle est mise en évidence ?
BN: Mahvash n’a pas pu écrire lorsqu’elle a été arrêtée pour la première fois. Au centre de détention de Mashhad, de mars à mai 2008, elle a passé la plupart de son temps à l’isolement, soumise à des interrogatoires jour après jour, et les questions auxquelles elle était obligée de répondre constituaient tout ce qu’elle pouvait écrire. Ces conditions brutales se sont poursuivies après son incarcération à la prison d’Evin, de mai à août de la même année. Ce n’est qu’après les bouleversements de la Révolution verte en 2009, après que les Yaran ont finalement été condamnées en 2010, après que Mahvash et Fariba ont enduré près d’un an dans la terrible prison provinciale de Rajai Shahr[1], puis dans le pénitencier féminin encore plus effroyable de Qarchak – ce n’est qu’après leur retour définitif à la section 209 de la prison d’Evin en 2011 que Mahvash a commencé à écrire ses mémoires.
Au moment où elle a terminé son ouvrage et où elle est arrivée au terme de sa peine de dix ans, elle avait écrit pendant sept années entières. Et lorsqu’Azita a terminé de traduire mot à mot le texte persan en anglais, il y avait 750 pages. Écrire un livre aussi volumineux est une tâche ardue. Trouver un éditeur prêt à publier un tel ouvrage s’avère encore plus compliqué. Si l’on tente de résumer 750 pages en 200, on devient un auteur fantôme, ce qui n’est pas mon cas. Mahvash a sa propre voix, et j’ai voulu m’assurer que nous la conservions.
C’est pour cette raison que nous avons choisi de nous concentrer sur cette période initiale, sur laquelle Mahvash a pu écrire avec une certaine distance et une certaine objectivité. Elle jette un regard en arrière, se remémorant ce qui lui était arrivé trois ans plus tôt, écrivant a posteriori, si l’on peut dire. Elle adopte ainsi un véritable style narratif, décrivant les événements comme une histoire. Si Azita et moi avons choisi de nous concentrer sur cette partie de ses mémoires pour créer ce livre, c’est tout simplement parce que Mahvash l’a écrite comme une histoire plutôt que comme un journal intime. De plus, elle était seule la plupart du temps ; il était donc naturel de conserver un point de vue unique et de construire un livre suivant un arc narratif naturel, qui commence par son arrestation, qui se poursuit pendant son isolement cellulaire, et qui s’achève lorsque Mahvash a enfin retrouvé Fariba. Attention! divulgâcheur !
BC : Vous avez évoqué l’histoire de la façon dont Mahvash a finalement réussi à obtenir un stylo. Comment a-t-elle réussi à rédiger ces mémoires, compte tenu des circonstances ?
BN: En bref, « lentement ». Mahvash a mis sept ans à finir son livre. Elle griffonnait page après page ; bout de papier après bout de papier, elle les faisait sortir clandestinement de la prison, mois après mois, année après année. Et dans quelles conditions ! Il n’est donc guère surprenant que la traduction et l’édition de son œuvre nous aient demandé autant de temps. Elle nous avait demandé de préparer ce livre lorsqu’elle serait libre, et nous avons commencé en 2018. La traduction proprement dite a été complétée en 2022. J’ai eu besoin de deux années supplémentaires pour éditer et finaliser le livre en 2024. Nous n’étions pas en prison, mais nous avons dû nous mettre à sa place pour mener à bien ce travail.
Imaginez les circonstances dans lesquelles elle a écrit ces lignes. Imaginez-vous assis dans cette cellule avec Mahvash – une boîte en béton d’environ un mètre et demi sur deux mètres, ou deux sur trois mètres, selon le quartier où vous vous trouvez. Vous êtes assis par terre. Vous êtes entassés là avec Fariba, et parfois deux ou trois autres personnes. Dans les cellules plus spacieuses du quartier d’isolement de la section 209 de la prison d’Evin, il y a deux portes. Cela est dû au fait que le mur séparant les petites cellules (à peine deux pieds sur quatre) a été abattu en raison de la surpopulation. Vous êtes donc assis face à deux judas situés dans ces portes. Et vous savez très bien que les gardiens peuvent venir vous surveiller à tout instant. Et maintenant, vous voulez écrire. Vous devez cacher que vous avez un stylo. Vous devez cacher que vous avez du papier. Mahvash a raconté qu’elle s’asseyait juste en face de la porte pour garder un œil sur les judas, et qu’elle écrivait de manière à donner l’impression qu’elle lisait. Elle écrivait sur du papier de soie, qu’elle devait ensuite dissimuler dans ses vêtements ou dans son linge de lit. Elle s’asseyait dessus, dormait dessus, faisait tout son possible pour les dissimuler. Parfois, elle parvenait à les plier dans des nappes en plastique lorsque les détenues étaient autorisées à manger avec des membres de leur famille dans la salle des visites. C’est ainsi qu’elle a réussi, petit à petit, à faire passer en cachette 750 pages à son mari, avec les restes de repas !
Pouvez-vous nous parler du style littéraire de Mahvash Sabet ?
BN: Trois éléments sont nécessaires pour s’engager dans l’écriture, avant même de penser au style : un stylo, du papier et de l’intimité. Au début, Mahvash n’avait rien de tout cela. Puis, presque par enchantement, elle a trouvé un stylo[2] – et, bien qu’elle n’ait guère d’intimité, elle a utilisé tous les bouts de papier qui lui tombaient sous la main – mouchoirs en papier, pages de livres, marges de journaux glanés dans les toilettes – et a commencé à écrire. Elle a rédigé les Poèmes de prison en même temps que ses mémoires, et ce n’est que dix ans plus tard, lorsque j’ai enfin lu ces mémoires, que j’ai compris pleinement ce qu’elle avait écrit dans certains de ses poèmes. Beaucoup sont limpides et d’un ton apparemment simple ; d’autres sont cryptiques, énigmatiques et opaques – peut-être intentionnellement. Mais les mémoires sont plus candides, et c’est grâce à elles que bon nombre de ces poèmes ont pris « vie ».
J’ai relevé quatre styles généraux dans l’écriture de Mahvash. Elle possède une voix familière au ton contemporain, directe, sans artifices, une caractéristique moderne de la littérature persane. Ce style est apparu dans les années 1960 et est privilégié dans la littérature persane de la « nouvelle vague ». Toutefois, Mahvash s’inspire également du style littéraire persan traditionnel. Elle s’inspire de la poésie persane, utilise des schémas parallèles qui se répondent et des contrastes rhétoriques de la même manière que les auteurs persans classiques. Ce style est mystique et métaphorique, et souvent influencé par les écrits bahá’ís. Son écriture est également influencée par son expérience carcérale, bien sûr. Ses mémoires regorgent de questions et de réponses qui suivent un style interrogatif particulier. Cela se retrouve même dans sa poésie. Et enfin, il y a ce que j’appellerais son style pédagogique. N’oublions pas qu’elle était enseignante lorsqu’elle était libre, et qu’on retrouve parfois dans son écriture un certain penchant normatif.
Il y a un instant remarquable, à la fois poignant et profondément émouvant, où, après avoir vécu une longue période d’isolement, elle désire entendre une voix humaine, une voix qui ne lui hurle pas d’obscénités et ne lui lance pas d’injures. Elle se met donc à parler à voix haute. Au début, elle récite des poèmes et chante toutes les prières qu’elle connait. Puis, elle se met à donner des cours imaginaires, comme si un amphithéâtre rempli d’élèves se trouvait devant elle. Elle leur livre tout un exposé sur les effets psychologiques de l’isolement cellulaire, mettant en évidence son influence sur les liens familiaux, sur la perception du temps et de l’espace. Son ton est posé, objectif et analytique.
Au fil de ses mémoires de 750 pages, elle utilise tous ces styles différents à différents moments : le style contemporain, le style classique, le style interrogatif et le style didactique.
- Mahvash Sabet. Photo credit: permission granted by Sabet’s family
BC : De nombreuses femmes ont écrit sur la section 209 de la prison d’Evin, qui est malheureusement devenue tristement célèbre en Iran. Pouvez-vous nous dire comment ce livre s’inscrit dans ce débat ou apporte-t-il un éclairage nouveau ?
BN: Le récit de Mahvash comporte deux éléments que je n’ai jamais rencontrés dans aucun autre récit sur la prison. Et ces deux aspects sont étroitement liés. La première caractéristique de son récit, et la plus impressionnante, est sa compassion, son empathie, son extraordinaire capacité à se mettre à la place des autres, à ressentir ce qu’ils ressentent, à comprendre leurs dilemmes, sans porter de jugement, mais avec amour. L’autre trait, c’est qu’elle invite le lecteur à faire de même. Elle lui demande de ressentir ce qu’elle ressent, de vivre ce qu’elle endure, de comprendre sa situation. Elle l’emmène dans son monde.
Pour décrire la prison d’Evin, elle adopte d’abord un ton familier : « Quand on s’approche d’Evin », commence-t-elle, « on passe cette porte, on remonte cette pente, on tourne à droite, et on voit cette porte […] ». Pour être honnête, cela donne des frissons.
Mais ce passage a été difficile à traduire et à réviser. Les lecteurs ont besoin de descriptions qui les font se sentir « là », dans le temps et dans l’espace réel. Comment un prisonnier peut-il être précis et visuellement descriptif alors qu’il a les yeux bandés ? Mahvash elle-même ne savait souvent pas où elle se trouvait et devait utiliser ses autres sens – l’ouïe et l’odorat – pour s’orienter. Il a fallu dix ans pour reconstituer les lieux. Et pourtant, je n’ai jamais lu une description aussi précise de l’intérieur d’Evin que celle que Mahvash a écrite.
Le persan est une langue très approximative. Elle tend vers son objectif de manière indirecte, pour ainsi dire. La description qu’en fait Mahvash dans l’original évoque parfois à un croquis de Piranesi, avec des marches montant vers le vide et des couloirs s’entrecroisant à la manière d’un ruban de Möbius. Par contre, l’anglais exige de la précision, c’est une langue très directe et concrète en comparaison. J’avais besoin de savoir si les portes se trouvaient à droite ou à gauche des couloirs, si les couloirs se situaient deux volées de marches plus haut ou plus bas. J’ai donc dû poser beaucoup de questions à Mahvash avant de pouvoir m’assurer que sa description était « visible » pour le lecteur. J’ai eu la chance de pouvoir le faire, car elle était encore libre à cette époque.
Toutefois, il ne suffisait pas de faire vivre au lecteur une expérience tangible de l’entrée dans la prison. Pour rester fidèle à l’œuvre d’origine, il était essentiel de capturer l’atmosphère bizarre et cauchemardesque de cet endroit, comme le décrit l’héroïne, une prisonnière aux yeux bandés, dans la prison de Piranesi. C’est pourquoi le chapitre sur Evin est divisé en deux sections. La première section est celle où elle vous invite à pénétrer avec elle dans l’établissement et où vous « voyez » la prison en direct et en trois dimensions. La seconde partie aborde la prison intérieure, la prison mentale, qui s’inspire d’autres passages de ses mémoires où elle évoque l’isolement psychologique, la liberté derrière les barreaux et l’art de cultiver cette liberté spirituelle. Ainsi, ce qui commence comme une expérience d’horreur, de terreur et de crainte se transforme progressivement en un lieu d’introspection et de véritable liberté. Et c’est Mahvash qui vous y a conduit.
- One of a series of 16 etchings titled « Imaginary Prisons » (1761-second edition) by Giovanni Battista Piranesi. Photo: White House Historical Association.
BC : Le site web dédié au livre « mahvashsabet.com » est une véritable mine d’or, proposant des extraits. Dans l’un d’entre eux, Mahvash décrit avec soin comment elle nettoyait quotidiennement leur cellule commune, en utilisant un chiffon pour ramasser chaque cheveu. Cela est devenu pour moi une métaphore du bien que nous pouvons accomplir dans les circonstances où nous nous trouvons. Pourriez-vous nous éclairer sur le message d’espoir que le livre transmet ?
BN: Le plus grand espoir que Mahvash offre dans ce livre, c’est l’honnêteté. Elle s’analyse constamment, chaque jour, chaque heure, et manifeste une sincérité authentique envers elle-même, ainsi qu’envers les événements qu’elle observe et qu’elle subit. En l’absence de ce fondement, je ne crois pas que l’espoir puisse prospérer. Ce serait une fleur artificielle ; elle n’aurait pas de racines.
Son introspection et son analyse peuvent parfois être déchirantes. Elle revient dans sa cellule après ces interrogatoires éprouvants et se demande : « Qu’est-ce que j’ai dit ? Ai-je eu raison ? Ou ai-je dit quelque chose de mal ? Vais-je mettre quelqu’un d’autre en danger ? Ai-je été fidèle à l’esprit de la foi ? » À un moment donné, l’interrogateur lui tend des papiers à signer, et elle remarque soudain que certains sont vierges. Elle panique alors et se dit : « Quoi ? Est-ce qu’il me fait signer une feuille vierge pour pouvoir y inscrire ensuite de faux aveux ? » Cela suffit à la plonger dans une profonde détresse.
Elle est seule et ne peut se confier à personne. Son seul recours est de faire son introspection, de « faire ses devoirs », pour ainsi dire, ce qui nous ramène à votre analogie du ramassage des cheveux. Elle réalise qu’elle a le pouvoir de soit être une victime, soit de reprendre le contrôle de la situation dans laquelle elle se trouve et de l’accepter. Elle peut soit ressentir de la colère et de l’indignation, ce qui ne fera qu’accentuer son sentiment d’impuissance, soit surmonter ces émotions en renforçant sa foi et en s’accrochant toujours plus fort à l’Alliance. Elle interprète donc sa situation comme une responsabilité. Elle se dit qu’elle représente la communauté bahá’íe, qu’elle représente les Yaran d’Iran. Grâce à ce rôle, à cette mission à accomplir, elle préserve sa dignité et son sens du devoir.
Les sessions d’interrogatoire peuvent s’étendre sur 18 heures. Pour maintenir son courage intérieur, Mahvash suit un rituel extérieur et s’impose une discipline rigoureuse, à l’instar d’un samouraï japonais. C’est très physique. Quand elle est seule dans sa cellule, elle fait des exercices, elle arpente la pièce. Et lorsqu’elle est en présence de l’interrogateur, elle se tient bien droite, la tête haute et le menton levé. De la même manière qu’elle s’efforce de maintenir des pratiques d’hygiène et de santé physique optimales, elle veille également à préserver son endurance émotionnelle et mentale. Elle réussit à maintenir une attitude polie et respectueuse envers l’interrogateur, même lorsqu’il lui adresse des injures. Elle ne crie jamais, sauf une fois. Elle parvient ainsi à préserver sa dignité et à éviter d’être réduite à un rôle de victime.
Un nouvel espoir pour elle réside dans sa prise de conscience d’un soutien spirituel dépassant ce qu’elle mérite. Elle est pratiquement toujours seule dans cette histoire et pâtit certainement de cet isolement, mais elle ne ressent jamais cette solitude. Elle habite simultanément dans plusieurs dimensions. D’une part, elle est très consciente de l’endroit où elle se trouve, observant les fourmis défiler sur le sol et négociant avec les cafards, mais, en même temps, elle se trouve dans une dimension tout à fait différente. Sa conscience aiguë de l’impact de son emprisonnement sur sa famille et sur la communauté bahá’íe, son amour pour les autres et sa foi lui permettent d’y être. Quand elle doit affronter l’atrocité et qu’elle ne s’écroule pas, elle réalise qu’elle n’est pas seule. Elle n’est pas la seule à demander l’aide du Tout-Puissant : le monde bahá’í entier résonne de prières pour les Yaran !
Finalement, elle conserve un espoir et une croyance inébranlables grâce à son sens de l’humour. Mahvash a un sens de l’humour malicieux et une telle maîtrise de l’ironie ! Ses piques sont si acérées qu’elles font parfois mal. Elle se moque d’elle-même, même lorsqu’elle a faim ; elle se moque de la bêtise du despotisme, même lorsqu’elle est impuissante ; elle tourne même en dérision les « messieurs du ministère du Renseignement » pour leur manque de discernement. Au fil de la lecture, on prend peu à peu conscience qu’une personne confrontée à des circonstances d’une difficulté insupportable fait tout ce qui est en son pouvoir pour nous aider à faire face à nos propres petits problèmes insignifiants. Elle est la seule à goûter à la liberté, alors que nous sommes emprisonnés dans la geôle de notre propre complaisance et de notre prétention morale. Nous sommes enfermés dans la prison de notre pauvreté intellectuelle et spirituelle, prison que nous avons nous-mêmes construite.
BC : La campagne « Notre histoire est une » lancée par la Communauté internationale bahá’íe rend hommage aux dix femmes bahá’íes exécutées en Iran en 1983 et met en évidence les aspirations communes des bahá’ís et du peuple iranien à la liberté et à l’égalité. Y a-t-il un lien entre cette campagne et le livre ?
BN: Le livre de Mahvash s’inscrit parfaitement dans le cadre de la campagne « Notre histoire est une ». Il fait partie d’un grand nombre d’histoires similaires, et Mahvash n’est pas la seule à le raconter. Elle a été aux côtés de Fariba Kamalabadi pendant les dix années terribles qui ont suivi, ainsi qu’après la seconde arrestation de cette dernière. Bien que les mots soient peut-être de Mahvash, la douce voix de Fariba résonne à travers tout le récit. Au-delà de Fariba, il y a le cercle grandissant des bahá’ís emprisonnés (63 rien qu’en juillet de cette année). Et au-delà des bahá’ís, il y a toutes les autres personnes qui souffrent dans ces prisons, des personnes parfaitement innocentes confrontées à l’injustice partout dans le monde. Mahvash ne dit jamais : « Regardez-moi ». Elle concentre son attention sur les autres.
L’histoire d’une de ces femmes vous a-t-elle profondément impressionnée ?
BN: Eh bien, je vais commencer par les gardiens. Mahvash en décrit plusieurs types. Certains sont d’une cruauté absolue, totalement méprisants, froids et inhumains. Ils la laissent, elle et le lecteur, sans voix et sous le choc. D’autres, avec lesquels elle parvient à nouer des liens d’amitié, se révèlent compatissants et bienveillants. L’une d’entre elles, une vieille dame affectée temporairement au centre de détention de Mashhad, nie être une gardienne. Elle s’attache beaucoup à Mahvash. Ainsi, on découvre les deux pôles opposés.
Et puis il y a les femmes détenues. Là encore, on observe des extrêmes : certaines sont violentes, d’autres soumises ; certaines profitent des autres, même dans des circonstances aussi cruelles, et d’autres sont profondément désemparées. Il y en a une parmi celles-ci que je n’arrive pas à oublier ; elle me hante. C’est l’histoire d’une jeune femme dont le récit est déchirant, car on peut l’imaginer vécue par des millions d’autres femmes, partout où elles sont opprimées.
Cette jeune femme était heureuse en mariage, et attendait son deuxième, mais elle a malheureusement perdu son mari. Il est tombé d’un échafaudage, et cet accident a mis fin à sa vie, ainsi qu’à la sienne. Une jeune veuve enceinte, mère d’un enfant, est un véritable fardeau dans une culture patriarcale et fondamentaliste. Tout d’abord, les parents de son mari ont réclamé les enfants – le fils aîné, et le second dès sa naissance – conformément à la loi qui stipule que les enfants appartiennent à la lignée paternelle de la famille. Après avoir perdu ses enfants et encore du lait dans ses seins, elle est contrainte de retourner chez ses parents. Là-bas, son père insiste pour qu’elle se remarie. Autrement, c’est une honte pour la famille. Il la force donc à épouser un vieil homme qui lui est insupportable et qui est opiomane.
Poussée au bord du désespoir, elle commet un acte atroce. Tentant de les droguer pour s’échapper, elle tue accidentellement sa famille : son frère, sa sœur, et même son père. Puis, elle met le feu à la maison pour cacher son crime. Mais cet homme, son mari, survit, et elle est désormais une meurtrière. La jeune fille est en état de choc. Elle n’a pas conscience de l’acte qu’elle vient de poser. Elle sait juste qu’elle devra reprendre sa place auprès de ce mari qu’elle exècre, car sa mère a versé la caution. Elle confie à Mahvash, durant une nuit sombre, qu’elle n’est pas digne de vivre. Je ne sais pas pourquoi cette histoire m’a particulièrement touché, mais je crois que c’est parce que Mahvash a rencontré d’autres femmes dans la même situation, qu’elle décrit plus loin dans ses mémoires, et que cette jeune femme devient ainsi le symbole de millions d’autres personnes impuissantes et désespérées dans le monde entier.
BC : Quels sont les espoirs de Mahvash pour ce livre ?
Bien que Mahvash soit une figure éminente de la foi bahá’íe qui a été condamnée et a souffert pour sa foi en Bahá’u’lláh, cet ouvrage ne s’attarde pas vraiment sur la religion bahá’íe. Ce livre ne cherche pas à enseigner les principes de la Foi ni à retracer son histoire. Il s’agit simplement d’un récit centré sur l’espoir, l’intégrité et la compassion dans les moments éprouvants, ainsi que sur notre quête de justice. C’est une histoire profondément personnelle, mais qui résonne universellement. Mahvash désirait que ce récit soit accessible à un large public, qu’il soit initié ou non à la foi bahá’íe. Tel était son rêve. Si nous y sommes sensibles, cela signifie que le miroir de notre cœur aspire à cette même lumière, aspire à cet espoir même. Le message de Mahvash est si puissant qu’il devrait émouvoir un grand nombre d’âmes. Toute personne qui lira son ouvrage deviendra certainement un messager de l’espoir, dans ce contexte de désespoir.
BC : Comment le titre du livre, « Ouvrez grand les portes », a-t-il été choisi ?
BN: Mahvash n’avait pas de titre en tête quand elle a rédigé ses mémoires, mais elle parle des portes au moins 200 fois dans cet ouvrage. On franchit telle porte, on en vient d’une autre. Des portes fermées, des portes ouvertes, le cliquetis des portes, le verrouillage et le déverrouillage des portes, des portes avec ou sans poignées ou clés. Il n’y a que des portes à n’en plus finir. Les prisons qu’elle décrit ressemblent à de véritables labyrinthes de portes.
Il y a également des portes à l’intérieur de nous-mêmes : celles qui nous enferment derrière nos préjugés aveugles, nous retenant captifs de notre ignorance obstinée. Lorsque j’ai lu ces passages enchanteurs du livre où Mahvash s’exclame : « J’avais l’impression d’être libre, et que tous les autres étaient en prison », j’ai réalisé que ses portes s’ouvraient largement. Ce choix me semblait donc logique, de plus, ce titre a cette résonance biblique rayonnante, celle de la prophétie. Si Dieu le veut, un jour, les portes de l’Iran s’ouvriront aussi en grand. Pour donner le ton de ce livre, nous avons emprunté un vers de la poésie de Rumi : « Pourquoi rester en prison alors que la porte est grande ouverte ? » Nous avons également décidé de le dédier au peuple iranien, dans un esprit d’espoir et d’optimisme.
Le livre « Open Wide the Doors » (éditions Oneworld) est disponible en précommande ; sa sortie est prévue le 18 août 2026.
[1] Également connue sous le nom de prison de Gohardasht, située à Karaj, à environ 20 kilomètres à l’ouest de la capitale iranienne.
[2] Cet article est également disponible ici : https://pentransmissions.com/2023/09/20/prison-poems/
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